Biographies résumées

UN RETRAITÉ INOFFENSIF

Par 5 février 2016 juin 21st, 2019 No Comments
UN GRAND PONTE DE L’ÉLECTROMAGNÉTISME

Une des grandes innovations des pays occidentaux, qui date des deux dernières décennies du vingtième siècle, est la torture électromagnétique. (Un périodique avait consacré un article à ce thème en décembre 1999.)

Voici l’édifiante histoire d’un inoffensif retraité, qui est pourtant un grand ponte de la torture électromagnétique.

On ne le voit pas souvent : il se déplace avec une grande discrétion, toujours attentif à ne pas être aperçu par les gens dont il se méfie. Il se sépare jamais de sa casquette, peut-être prend-il sa douche avec. Avant d’entrer dans « son » immeuble, il jette toujours son mégot sur le domaine public, parce qu’il sait faire la différence entre ce qui est public et ce qui est privé.

Depuis plus de quinze ans, il habite au cinquième étage, peu importe de quelle cage d’escalier, peu importe de quelle copropriété, peu importe de quelle avenue. Il habite au cinquième étage, nous n’avons pas besoin d’en savoir plus. (Au rez-de chaussée de sa cage d’escalier, se trouve la loge du couple de gardiens, qui s’est pacsé dans un pénitencier, avant de retourner à la vie civile).

Dans le garage souterrain de « son » immeuble, il dispose d’un box où sont garées ses voitures, à côté de son établi. Il y reste des heures et des heures, occupé à limer de minuscules bouts de ferraille. Ses admirateurs l’appellent « le roi de la lime », les enfants des écoles le surnomment « le limeur fou ». Ainsi, il peut surveiller le garage souterrain de l’immeuble, plusieurs heures par jour. Bien sûr, il ne dénonce pas les vandales que le syndic et la police cherchent à identifier : ce sont des amis à lui.

Les jours d’élection, il est aussi président du bureau de vote de son quartier. Sa mission consiste ces jours-là à vérifier les pièces d’identité des électeurs, et cette tâche l’emplit de contentement. Il scrute attentivement la carte d’identité de son voisin de l’autre cage d’escalier, ce drôle de type qui ne parle que de droits de l’homme et autres fariboles. Ce quidam lui a toujours paru suspect. En son for intérieur, il s’inquiète : de tels gaillards ont le droit d’avoir une carte d’identité et de voter !

Les droits de l’homme et la torture électromagnétique, c’est un peu comme la carpe et le lapin : ça ne fait pas bon ménage.

Lorsque son agent traitant lui avait proposé d’approfondir le sujet, avec d’autres spécialistes, il n’avait pas hésité : si ce truc là peut fonctionner, alors les gauchistes n’ont qu’à bien se tenir !

La torture à l’ancienne, ça laisse des traces : les victimes peuvent montrer leurs cicatrices, les brûlures, les yeux crevés et les dents manquantes. Mais les ondes hertziennes, quant on sait s’en servir, ça ne laisse pas de traces : pas vu, pas pris. Telle est la devise du service de sécurité dont il fait partie. Et on peut faire plier les plus coriaces : par exemple, ce gauchiste qui ne veut jamais approuver le budget surdimensionné et les comptes truqués de la copropriété. Et puis, les braves gens ne croiront jamais qu’une telle chose puisse exister, surtout dans un État de droit qui a une constitution et même des juges indépendants et impartiaux.

C’était l’histoire édifiante d’un grand ponte de l’électromagnétisme, qui n’aimait pas la démocratie et les droits de l’homme. C’est aussi un thème de méditation pour les citoyens qui n’aiment pas l’état d’urgence permanent et les services de sécurité.

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