UN ACCIDENT TRÈS ÉTRANGE

Mardi 24 août 2021, en fin de journée, je gare ma voiture dans une petite rue de Paris, juste derrière une voiture bleue.

Au moment où j’ouvre la portière, une trottinette arrive à vive allure et heurte la portière. La propriétaire de la trottinette se plaint d’une douleur à l’épaule droite. Elle quitte la chaussée et s’assied sur un banc public. Je ramasse sa trottinette et je la pose à côté du banc.
Un couple de promeneurs, un jeune homme qui devisait à cet endroit avec une jeune femme, propose aimablement d’appeler le SAMU. Le SAMU estime que l’affaire concerne plutôt les pompiers. Le couple de promeneurs téléphone alors aux pompiers. Le conducteur de la voiture bleu foncé, qui a un train à prendre à la gare d’Orsay, pourtant désaffectée depuis longtemps, arrive en courant et démarre aussitôt.

Le véhicule des pompiers vient peu après. L’un des trois pompiers me prévient qu’en raison de l’existence d’un dommage corporel, il est indispensable de prévenir la police. C’est la procédure qu’il faut appliquer dans un tel cas. La dame à la trottinette se rend ensuite dans le véhicule des pompiers, afin d’être examinée.
L’aimable couple de promeneurs prend discrètement congé et s’éloigne. Malgré l’existence d’un dommage corporel qu’on suppose sérieux puisque les pompiers ont demandé l’intervention de la police, leur témoignage n’est pas utile pour les pompiers, ni pour la police, et ils s’en vont.
Une voiture de police arrive cinq minutes plus tard. L’un des trois policiers me prévient qu’en raison de l’existence d’un dommage corporel, il doit examiner ma carte d’identité et noter mon numéro de téléphone. Il faut, ajoute-t-il, attendre la décision des pompiers au sujet du dommage corporel. Entre-temps est arrivé un monsieur décontracté, qui déclare être « le mari de la dame blessée ». Il s’assied sur le banc, à côté de la trottinette, et patiente.

Après quelques minutes d’attente, le policier m’informe que l’état de santé de la jeune femme ne justifie pas son transfert à l’hôpital. Selon le diagnostic des pompiers, il n’y a pas de « dommage corporel ». La police n’est donc pas obligée d’entamer une procédure officielle. C’est à moi de faire un constat amiable, si nécessaire, avec la propriétaire de la trottinette.
La dame à la trottinette sort du véhicule des pompiers et s’assied sur le banc public, à côté de son mari. Les véhicules des pompiers et des policiers démarrent et s’éloignent, vers d’autres « dommages corporels », peut-être plus graves que celui-ci.
Je souhaite connaître l’opinion de mes interlocuteurs. La dame à la trottinette va mieux. Elle et son mari doivent « rejoindre leurs enfants » ; ils proposent donc qu’on se téléphone le lendemain pour prendre une décision au sujet d’un éventuel constat amiable d’accident de la circulation. Cette suggestion me convient : s’il n’y a pas de dommage corporel, ni de dégât sur ma voiture, il n’est pas nécessaire de faire un constat. Il vaut mieux, en effet, prendre quelques heures de réflexion, et décider ensuite. Nous échangeons les numéros de téléphone. Le mari me donne leur numéro : 07.56.87.87.95. La dame et son mari s’éloignent, sans faire de photo de la plaque d’immatriculation de ma voiture : sans me connaître, ils me font pourtant confiance.
Ou, peut-être, la police ou les pompiers leur ont-ils donné, à eux seulement, le numéro de la « procédure officielle » ?

Le lendemain, mercredi 25 août 2021, j’examine ma voiture à la lumière du jour : rien de grave. Reste à savoir comment a évolué le « dommage corporel ».
Dans l’après-midi, je téléphone au numéro indiqué par le père de famille. Surprise ! Le numéro n’est plus attribué ! Un message enregistré annonce : « Bonjour, la personne que vous essayez de joindre n’est plus propriétaire de ce numéro. Ce numéro est opéré par l’application mobile « On-Off ». Il est en ce moment en quarantaine et sera sous peu réattribué à un autre utilisateur « On-Off ». Merci de ne plus appeler ni envoyer de SMS à ce numéro. Pour toute information supplémentaire sur l’application « On-Off » veuillez consulter notre site Internet (…) ».
Il est donc impossible de prendre des nouvelles de la dame à la trottinette. D’autre part, ni elle ni son mari n’ont jugé utile de me téléphoner.

Bilan de l’incident

La dame à la trottinette était-elle réellement blessée ou bien avait-elle des dons de comédienne ?
Les pompiers étaient-ils vraiment obligés de faire venir immédiatement la police, avant même d’avoir examiné cette personne ? N’auraient-ils pu examiner la jeune femme d’abord, et appeler la police ensuite ?
En cas de dommage corporel, l’identité et l’adresse de la personne responsable sont plus utiles qu’un numéro de téléphone ; et il est judicieux de noter les noms des témoins. La police avait-elle réellement besoin de mon numéro de téléphone ? Ce numéro est forcément connu des opérateurs de télécommunications.
Ou alors s’agissait-il de mentionner mon nom et mon adresse dans un fichier de police, comme le fameux fichier T.A.J. (Traitement d’antécédents judiciaires), anciennement fichier S.T.I.C. (Système de Traitement des Infractions Constatées), avec la mention « auteur d’un dommage corporel » , alors qu’il n’y a aucun dégât corporel ? Après quoi, on oubliera de retirer mon nom de ce fichier, et cet « oubli » pourra s’avérer utile ultérieurement ?

Aucune des personnes impliquées dans l’incident n’a laissé son identité : ni le conducteur de la voiture bleue, impatient de rejoindre la gare d’Orsay, pourtant transformée en musée depuis longtemps ; ni les deux témoins sympathiques qui ont continué leur promenade ; ni la dame à la trottinette qui se croyait blessée et son mari.
De ce curieux incident subsistent seulement quelques traces évanescentes :
– le numéro de téléphone, malheureusement périmé, du mari de la dame à la trottinette ;
– le numéro d’immatriculation du véhicule des pompiers (VSAV 160) ;
– le numéro d’immatriculation du véhicule de police (FT 441 MR) ;
– et bien sur le numéro d’immatriculation de la voiture bleue.

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