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UN BASQUE COMME UN AUTRE ?

Par 4 novembre 2019 décembre 18th, 2019 No Comments

UN MOUCHARD BILINGUE

Voici l’édifiante histoire d’un agent public qui a été contractuel perpétuel pendant trente-cinq ans. (Ce qui est interdit par les statuts de la fonction publique.)

Ce sexagénaire habite, ou prétend habiter, avec sa femme hôtesse de l’air et ses enfants, rue des Vignerons, non loin d’un château célèbre, dans une commune desservie par le réseau express régional et aussi par une ligne de métro qui a été automatisée début novembre 2011.

Il avait vagabondé pendant une année dans une école d’architecture provisoire, démolie depuis. Ce qui lui avait permis d’obtenir un document officiel : une attestation de présence. Une administration de l’État lui avait alors proposé un emploi d’agent contractuel. Cela se faisait encore, vers 1975. Il avait aussitôt quitté l’université, sans se donner la peine d’obtenir un diplôme qui nécessitait six années d’études.

Cinq ans plus tard, un vent de moralisation avait soufflé dans les services de l’État : priorité au recrutement de fonctionnaires diplômés, comme prévu par les statuts ; les contractuels et les flâneurs bilingues ont été invités à partir. Mais l’État est reconnaissant : il ne laisse pas tomber ses fidèles serviteurs. On avait recasé le jeune homme dans une collectivité territoriale d’Île-de-France : la décentralisation décidée en 1982 avait créé subitement de nombreux emplois dans les communes et les départements. On manquait de bras, parfois même de cerveaux. L’absence de diplôme n’était pas un obstacle en banlieue parisienne : on l’avait affecté sur un poste d’encadrement, malgré sa formation universitaire limitée à quelques mois.

Le décret n° 86-227 du 18 février 1986 lui avait offert la possibilité de se faire titulariser, comme doivent l’être tous les fonctionnaires, mais il aurait fallu qu’il fasse la demande avant le 20 août 1986, date limite fixée par l’article 7 du décret. De nature optimiste, il prit son temps pour peser le pour et le contre, et se décida trois ans plus tard. Sa titularisation, illégale parce que tardive, avait été annulée le 7 août 2008 par le Conseil d’État. (Il fut même envisagé de publier cet arrêt au recueil Lebon.) Son employeur riposta en le titularisant une deuxième fois, le 26 janvier 2010, avec effet rétroactif au 13 novembre 1992 ; mais un tribunal administratif annula cette deuxième faveur, tout aussi illégale que la première, en 2013.

Il était souvent absent du bureau : de mystérieuses réunions nécessitaient sa collaboration dans un endroit connu de quelques initiés. Il parlait basque, ce qui lui permettait de traduire en français le contenu de communications téléphoniques interceptées par une officine douteuse liée à la police. Le métier de délateur lui plaisait, c’était son caractère.

Il n’aimait pas les curés, qui avaient selon lui mauvaise réputation. Il préférait fréquenter des indicateurs, dont la fabuleuse droiture lui plaisait, et aussi les autres contractuels perpétuels qui avaient été recrutés en même temps que lui dans cette collectivité territoriale et qui avaient des missions et des rémunérations analogues aux siennes.

Bénéficier d’un emploi de cadre alors qu’on n’a aucun diplôme, ça rapporte, à condition de moucharder : grâce à l’indulgence de son employeur, et à celle de la chambre régionale des comptes, l’étudiant bilingue avait pu acquérir un vaste appartement dans une commune cossue où les prix sont presque aussi élevés qu’à Paris.

Ses enfants sont scolarisés, bien sûr : ils espionnent leurs camarades de classe, en parlent à leur père, qui fait aussitôt un rapport à son agent traitant.

C’était l’histoire édifiante d’un étudiant bilingue presque comme les autres, sans diplôme, adepte de la chasse aux séparatistes dans sa province natale. C’est aussi un thème de méditation pour les citoyens qui se demandent à quoi servent leurs impôts locaux : ils servent à financer les emplois décoratifs des mouchards des services de sécurité.

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